On en parle (presse)

Un africain à Paris (Le Devoir, Québec)

15 février 2009

Alain Mabanckou, Prix Renaudot 2006 pour Mémoires de porc-épic, a choisi de privilégier, dans son nouveau livre, le registre de l’humour et de l’autodérision. Black Bazar, son nouveau livre, s’est tout de suite retrouvé sur les listes des meilleures ventes en France.

On reconnaît un écrivain à son style, au rythme de ses phrases, à la tonalité particulière des observations qu’il prête à ses personnages, bref à un certain regard sur le monde qui se retrouve de livre en livre. Alain Mabanckou, Prix Renaudot 2006 pour Mémoires de porc-épic, a choisi de privilégier le registre de l’humour et de l’autodérision, qui lui permet d’offrir au lecteur un point de vue à la fois amusé et distancié. Dans Black Bazar, il reprend la forme qui avait fait le succès de Verre cassé (2005), déléguant à un personnage « ordinaire », travailleur d’imprimerie à temps partiel et écrivain en devenir, le soin de relater sa vie et celle de ses contemporains. Cependant, à la différence du roman précédent, les contemporains en question ne sont plus en Afrique mais à Paris, où ils tentent tant bien que mal d’assurer leur survie.

Émile Ollivier avait, dans La Brûlerie, réuni dans un même lieu un certain nombre de Montréalais d’origine haïtienne et décrit leurs différentes attitudes devant l’exil. Mabanckou regroupe ses personnages dans un bar près des Halles, à Paris, et les présente comme autant de manières de vivre l’immigration. Après Le crédit a voyagé, nom du bar où se passait l’action de Verre Cassé, voici donc le Jip’s, haut lieu de palabres et de discussions. C’est là que se rencontrent, devant une ou plusieurs bières, Roger le Franco-Ivoirien, un métis qui se dit « blanc le jour et ivoirien la nuit », mais jamais l’inverse, et qu’on accuse d’être complice des esclavagistes, Yves l’Ivoirien tout court, Vladimir le Camerounais aux cigares les plus longs de France et de Navarre, Paul du grand Congo, Bosco le poète. Et chacun d’y aller de ses commentaires sur la colonisation, sans oublier de rappeler les excès des dictateurs africains. Yves va même jusqu’à affirmer qu’à défaut du remboursement par la France de la dette coloniale, les Africains ont le devoir de bâtardiser la France par la mise au monde d’enfants nés de mères blanches. À leurs opinions s’ajoutent celles de l’Arabe, l’épicier du coin, convaincu de la pertinence des thèses de Cheik Anta Diop à propos du premier peuplement de l’Égypte. Ou, tout à l’opposé, celles d’un voisin de palier, Monsieur Hippocrate, un Martiniquais voyeur qui feint d’ignorer qu’il a la peau noire et ne se prive pas d’exprimer des propos racistes. Quant au narrateur, originaire du Congo-Brazzaville et surnommé Fessologue, à cause de sa propension à examiner la face B des femmes, il raconte ses mésaventures avec Couleur d’origine, une jeune Congolaise née à Nancy qui l’a quitté après avoir accouché d’une fille. Couleur d’origine est retournée vivre en Afrique avec un musicien que le narrateur appelle l’Hybride, voulant indiquer par là sa ressemblance avec « un primate qui aurait raté de justesse sa mutation vers l’espèce humaine ».

Le roman se fonde ici encore sur une forte intertextualité. Comme dans Verre cassé, en effet, on y repère plusieurs allusions à des oeuvres ou à des auteurs connus. Quand Roger le Franco-Ivoirien s’é-tonne qu’il n’y ait ni mouton blanc ni vieil homme devant la mer, ni même de vieux qui lit des romans d’amour dans son livre ou de personnage avec un tambour, le narrateur répond : « J’écris comme je vis, je passe du coq à l’âne et de l’âne au coq. » Ce qui ne l’empêche pas de rendre hommage à Césaire, « un poète noir qui disait des paroles courageuses », d’entretenir une grande amitié avec un écrivain haïtien, Louis-Philippe (D’Alembert), lui-même admirateur de Dany Laferrière. Petit détail en passant : le narrateur écrit sur une machine à écrire d’occasion, comme celui de Comment faire l’amour... On y trouve également des passages qui sont de véritables pièces d’anthologie, comme cette typologie de la gent masculine établie d’après la manière dont les hommes nouent leur cravate.

À propos de Black Bazar, Mabanckou déclare : « Je m’étonne d’avoir mis du rire dans les pages les plus graves que j’aie jamais écrites » (Le Monde, 6 février 2009). Le côté goguenard et facétieux de son narrateur n’en renvoie que plus efficacement à la gravité des sujets qu’il met en scène, celui de la complexité des questions raciales et celui de la place des immigrants noirs dans une Europe qui a encore trop tendance à en ignorer la présence. Le tout sur fond de douleur intime et de confidences faites à demi-mot.

Portrait sans complaisance de la société française contemporaine et répertoire à peine caricatural des différents clichés qui y ont cours, Black Bazar est aussi un vibrant hommage à l’écriture et à la poésie.

LISE GAUVIN, Le Devoir, Édition du samedi 14 et du dimanche 15 février 2009

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